Compte-rendu du colloque international « Les enfants de Herbart, Des formalismes aux structuralismes en Europe centrale et orientale. Filiations, reniements, héritages »

Le colloque « Les enfants de Herbart, Des formalismes aux structuralismes en Europe centrale et orientale. Filiations, reniements, héritages » a réuni en deux jours et deux lieux (vendredi 10 février 2012 à la Maison de la Recherche de l’Université Paris-Sorbonne ; lundi 13 février 2012 au CEFRES - Centre français de recherche en sciences sociales - à Prague) une quinzaine de chercheurs venus de la philosophie, des études germaniques et des études slaves.

Ce colloque international était organisé, en collaboration avec le CEFRES, et grâce au soutien d’institutions citées en fin de document, dans le cadre du programme triennal « ANR » sur le formalisme esthétique en Europe centrale (cf. www.formesth.com) associant des équipes de recherche de l’Université Paris-Sorbonne (EA 3552 et CRECOB, EA 4084) et Université de la Sorbonne nouvelle (Paris III). Le programme, qui entre en 2012 dans sa troisième année, se consacre à l'analyse du formalisme esthétique en Europe centrale issu de Johann-Friedrich Herbart (1776-1841) et de Bernard Bolzano (1781-1848) ; il envisage une étude de la genèse, du développement et des enjeux des esthétiques formalistes en Europe centrale selon trois perspectives : l'histoire de l'esthétique et de ses objets, où le formalisme se constitue en concurrence avec d'autres approches théoriques telle que l'esthétique de l'empathie ; la constitution des sciences humaines, au sein desquelles émerge au XIXe siècle l'idée d'une science de l'art (Kunstwissenschaft) ; le destin de la philosophie centre-européenne, développée dans des centres intellectuels, parmi lesquels on a ici retenu avant tout Vienne et Prague. Concrètement, le programme repose sur un travail documentaire (mise à disposition des sources – éditions et manuscrits – inconnues ou difficilement accessibles) et herméneutique, l’interprétation d’un courant ancré dans le XIXe siècle mais travaillant jusqu’à nos jours, et de ses implications d’esthétique générale et d’esthétique appliquée.

Ce colloque avait pour objet de mettre spécialement l’accent sur des phénomènes de transmission des paradigmes épistémologiques du formalisme esthétique de l’école herbartienne jusqu’au structuralisme, en envisageant son incidence éventuelle sur les courants formalistes en Russie.

Cette interrogation n’a rien d’évident. Dans son livre sur la diffusion de l’école herbartienne dans les Pays tchèques, le philosophe Josef Zumr écrit en effet : « Si l’on s’avise du nombre négligeable d’occurrences du nom ‘Herbart’ et du mot ‘herbatiens’ dans l’œuvre de Masaryk, on peut croire que la question du lien entre Masaryk et la philosophie herbartienne est un pur pseudo problème. Néanmoins, Masaryk grandit et a formé sa vision du monde dans une époque où l’herbartisme était en pleine efflorescence, certains de ses professeurs en étaient les disciples et lui-même collabora avec eux en tant que professeur d’université et qu’agent de l’État : ainsi était-il dans l’obligation de considérer son propre rapport à cette philosophie et d’y réagir. La présence ou l’absence du nom ‘Herbart » dans les écrits de Masaryk n’est pas un argument contre le projet de s’intéresser à cette question. » La question de cet herbartisme qui ne dit pas forcément son nom, telle était précisément la question de ce colloque, et les contributeurs y ont répondu en reconstituant les filiations historiques, mais aussi procédant à un double déplacement, géographique et disciplinaire.

1. Retracer les héritages.

Quels furent les jalons qui mènent de l’introduction de l’herbartisme en Autriche à sa diffusion dans les différentes écoles esthétiques ? Le colloque s’est inscrit dans l’effort, perceptible depuis plusieurs années, pour resituer l’herbartisme , sa diffusion autour de Vienne et sa cristallisation dans la théorie du formalisme esthétique qui se traduit par son réalisme dans la saisie du beau, son antipsychologisme dans le jugement esthétique, qui s’étaie précisément sur la psychologie scientifique pour analyser le sentiment rejeté hors du jugement, et donc engage une réaffirmation spécifique de l’aesthesis. Il se caractérise par son refus de l’intuition, du génie, de l’ineffable, prônant l’exactitude contre l’extravagance de la Schwärmerei, enfin il voudrait faire de l’esthétique une science, participant du débat entre sciences de la nature et sciences de l’esprit qui habite le XIXe et au-delà… Cette tradition qui fut qualifiée de ‘philosophie officielle’ dans l’empire, n’est pas aussi unifiée que ce que cette expression voudrait supposer : l’allure générale, les convergences évidentes de ces textes, ne doivent pas masquer des divergences profondes, qui menèrent parfois à de réels conflits théoriques. Cet élan formaliste a de facto une origine duale, Bolzano et Herbart ne se confondant pas, mais aussi une postérité complexe, qui derrière une sorte d’arc défensif face à l’idéalisme et au romantisme, recouvre des options philosophiques différentes.
Dans la première journée, sous la présidence de Michel Aucouturier, on a rappelé certains grands noms de cette filiation : remontant aux origines, Anna-Maria C. Bartsch (Ludwig-Maximilians-Universität München) a défini les contours conceptuels de la beauté chez Bolzano et Herbart, et Carole Maigné (ANR FORMESTH et Université Paris 4-Sorbonne) a exploré la postérité de Herbart chez Zimmermann , notamment par une relecture de son ouvrage majeur Pour une réforme de l’esthétique comme science (1865), en mettant en cause l’image exclusivement « logiciste » de ce système esthétique. L’ouverture de l’école herbartienne vers la psychologie a été retracée par David Romand (ANR FORMESTH et Laboratoire SPHERE, UMR 7219 CNRS/Université Paris 7-Paris Diderot) qui a étudié la psychologie allemande et la psychologisation des sciences humaines dans le contexte européen (1850-1930). La question a été reprise dans les travaux de la deuxième journée, sous la présidence de Carole Maigné, autour de la figure de Hostinský, par qui l’herbartisme viennois trouve à Prague une actualisation singulière. Céline Trautmann-Waller (ANR FORMESTH et Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle) a insisté sur la révision du système qu’introduit Hostinský lecteur de Herbart, en insistant sur le caractère conventionnel de l’art et en, cherchant à associer dans l’étude de ce dernier pluralisme méthodologique et pluralisme culturel. Josef Zumr (Institut de Philosophie de l'Académie des Sciences, Prague) a présenté la cohabitation d’une esthétique générale et d’une esthétique à programme chez Hostinský. Avec les contradictions de l’héritage – le cas de Zdeněk Nejedlý - de la critique du formalisme à une esthétique autoritaire, Xavier Galmiche (ANR FORMESTH et CRECOB / CIRCE, Université Paris 4-Sorbonne) s’est intéressé au destin intellectuel d’un des élèves de Hostinský (éditeur, après la mort de ce dernier, de son Esthétique mais devenu après la Seconde Guerre mondiale le garant du ré&alisme socialiste en Tchécoslovaquie), montrant que cette évolution s’originait dans un refoulement de l’herbartisme vers une conception néoromantique de l’œuvre d’art et une vision de « l’auteur » comme « autorité ».

2. Europe centrale et orientale

L’objet du colloque était aussi de revenir sur la question des « transferts épistémiques » en analysant la diffusion de l’herbartisme au-delà même de l’empire austro-hongrois et sa résurgence notamment dans le formalisme russe. Cela a été entrepris dans des exposés de la première journée, modérés par Jan Šebestík qui a rappelé au passage des souvenirs de l’histoire du formalisme russe et de ses échos à Bratislava. Léonid Heller (Université de Lausanne) a présenté une contribution sur La perception différentielle chez les formalistes russes (le cas Chklovski) où il identifie la reprise de la théorie de l’écart propre à Christiansen dans la question canonique de la défamiliarisation comme une possible filiation herbartienne, non sans souligner ironiquement qu’on peut s’interroger sur le bien fondé d’une démarche visant à « forcer les formalistes à cracher le morceau et à avouer [leurs origines herbartiennes] », et en proposant d’autres rapprochements, notamment avec la pensée de Mach. Un même appel à la prudence s’est entendu dans l’exposé de Catherine Depretto (CRECOB, Université Paris 4-Sorbonne) analysant La terminologie du formalisme russe et les sciences humaines de l'époque : tout en reconnaissant la prégnance du « substrat scientifique » transmis par l’intermédiaire notamment de Wundt et ses « traces conceptuelles » dans les théories de l’aperception, du geste langagier, de l’unité et de la cohésion du vers, elle a rappelé que les formalistes russes venaient d’un « paysage éclectique » et qu’ils avaient produit une démarche spécifique, efficiente en particulier dans l’analyse de la littérature russe. Etudiant les rapports entre aperception et linguistique en Russie, Sylvie Archaimbault (Laboratoire d'Histoire des Théories Linguistiques, UMR 7597, CNRS/Université Paris 7-Paris Diderot) constate, outre la trace explicite de l’héritage herbatien dans l’histoire de la pédagogie, une « appropriation ‘agnostique’ de la psychologie allemande » dans la linguistique russe (notamment chez Potebnia), et surtout la « remotivation » de la théorie ancienne de l’aperception en tant que « masse de représentations aperceptives ». Quant à Igor Pilshchikov (Université Lomonossov, Moscou, et Université de Tallinn), il a montré avec un exposé intitulé "The concepts of "verse", "meter", and "rhythm" in Russian versification studies. The "Russian method" from formalism to structuralism and contemporary approaches" que les révisions théoriques, fondées sur une « métrisation du rythme » et la « rythmisation du mètre », pouvaient avoir un écho dans la réévaluation contemporaine de l’héritage herbartien. La question dépasse le périmètre de la Russie et ressurgit dans le formalisme du Cercle linguistique de Prague. Tomáš Hoskovec, président de l’actuel Cercle linguistique de Prague refondé après 1989, a insisté sur la question de l’héritage herbartien dans les thèses de Jan Mukařovský, envers lesquelles Roman Jakobson a des dettes qu’il n’a pas toujours reconnues. Tomáš Glanc (Université Charles, Prague et Université Humboldt, Berlin) a exposé la critique de l’herbartisme, considéré comme « un poids mort » et une philosophie « désespérément dépassée » par le même Jakobson dans ses cours donnés à l’Université de Brno en 1935.

3. De l’esthétique aux sciences de l’art

La dernière demi-journée du colloque a été consacrée à l’un des champs d’application du formalisme esthétique, le domaine des arts visuels, considéré dans une perspective chronologique très large : Vlad Ionescu (Institut de philosophie, Louvain), (Zimmermann's aesthetics and Riegl's art theory: influences and resistances), a insisté sur la filiation complexe entre le formalisme esthétique et la Kunstwissenschaft qui se déploie à Vienne à la fin du 19e siècle. Mojmír Grygar (Slavisch Seminarium, Universiteit van Amsterdam) a retracé dans son exposé sur L´art non-figuratif au point de vue sémiotique l’ajustement de la théorie visuelle à l’art de l’avant-garde, mettant en cause l’interprétation rétrospective de l’abstraction par des « motivations » psychologiques ou symboliques. Markéta Theinhardt (ANR FORMESTH et CRECOB / CIRCE , Université Paris 4-Sorbonne) avec Le formalisme esthétique et l'art non-figuratif (le cas de František Kupka) a commenté l’œuvre du peintre : ses premières périodes illustrent le « cubisme écartelé » (entre tension vers l’abstraction et motivations symbolistes) tel que décrit par Karel Teige (dans son article « Kubismus, orfismus, purismus a neokubismus v dnešní Paříži », Veraikon 1922), tandis que l’entre-deux-guerres le voit évoluer vers une abstraction pure. Enfin Martina Sauer (HGK, Bâle) (Formale Ästhetik in Deutschland heute: zu einer non-verbalen, dialogisch verfassten Bildtheorie ) a décrit ses recherches en rapport avec les études visuelles contemporaines (L. Wiesing, G. Boehm) qui intègrent les apports de l’herbartisme en les révisant considérablement.

Le colloque a reçu le soutien du Conseil Scientifique de l’Université Paris-Sorbonne, de l’ED IV « Civilisations, Cultures, Littératures et Sociétés », du MEN - programme ACCES, du service culturel de l’Ambassade de France à Prague, de la Région Ile de France.
Les textes issus de ces journées seront édités (éventuellement traduits) et progressivement mis en ligne sur le site du programme « Formalisme esthétique », rubrique Recherche, axe 4 (http://formesth.com/axe4.php).

Xavier Galmiche, avec Carole Maigné et Céline Trautmann-Waller

Compte-rendu du colloque international « Les enfants de Herbart, Des formalismes aux structuralismes en Europe centrale et orientale. Filiations, reniements, héritages »

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