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Formalisme esthétique bolzano-herbartien, Cercle linguistique de Prague, formalisme russe : modernité et avant-garde

L'émergence de la pensée formaliste et structuraliste, manifestée avec éclat par la constitution du Cercle linguistique de Prague en 1924, reste en effet présentée comme le résultat de la rencontre providentielle d'un monde de Bohême avide, pour des raisons existentielles de multiculturalité, avec l'intuition du cercle linguistique de Moscou ; cette vision est légitimée par le rôle d'inspirateur qu'y jouèrent les émigrés russes de la première vague, au premier rang desquels Roman Jakobson. Il y a pourtant lieu d'interroger ce récit, ce qu'a commencé à faire Jaroslav Střítecký. Reconstituer la filiation de cette interrogation théorique ramène – entre autres, bien sûr – aux principales traditions allemandes de la philosophie de l'art, sans en être une reprise à l'identique. Dès lors, l'étrange oubli de cette préhistoire du formalisme (russe puis « praguois ») serait comme une retombée épistémologique du mythe de la rupture avant-gardiste (les histoires de la littérature n'ayant pas manqué de monter en épingle la proximité intellectuelle des artistes du groupe Devetsil et des théoriciens du Cercle linguistique de Prague). L'enquête sur l'histoire intellectuelle est parfois une démystification.

Cette approche se combinerait avec la réévaluation actuelle du formalisme russe. Les opportunités récentes que l'ouverture des archives en Russie offre aux chercheurs montrent que le formalisme russe s'est confronté aux autres courants majeurs de l'époque (M. Bakhtine et son cercle, philosophie de G.G. Shpet), mais aussi aux acquis de la psychologie allemande du XIXe siècle (notamment celle de W. Wundt). La filiation, voire l'engendrement du formalisme pragois par le formalisme russe, hypothèse « slave » défendue entre autres par V. Ehrlich, impose en fait une historicisation qui permettra de saisir une spécificité tchèque venant précisément de son école esthétique au XIXe siècle, chez Durdík, Hostinský et Zich, école issue de l'herbartisme d'origine allemande. Ceci expliquerait aussi, que l'on retrouve, traduite et parfois déformée, une généalogie conceptuelle de la psychologie allemande herbartienne dans les textes du Cercle de Prague (Mukařovský) mais aussi du formalisme russe (Eichenbaum, Chklovski, Jakobson).


Bolzano-herbatian formalism, linguistic Circle of Prague, russian formalism : modernity and avant-garde

The emergence of Formalist and Structuralist thought, vividly demonstrated by the formation of Prague Linguistic Circle in 1924, is still today normally presented as the result of the providential meeting of a Bohemian world, greedy for existential reasons of multiculturalism, with the intuition of the Moscow Linguistic Circle, this view justified by the inspirational role played by Russian emigrés of the first wave, with Roman Jakobson in the forefront. There are reasons to question the story, however, and Jaroslav Střítecký has started to do just that. To reconstitute the lineage of this intellectual affiliation leads us back to - amongst others, of course - the main traditions of German philosophy of art without implying its simple replication. Hence the strange forgetfulness of this prehistory of Formalism (Russian and "Prague") can be seen as an outgrowth of the epistemological myth of the avant-garde rupture (the histories of literature have not failed to make a big deal out of the intellectual proximity of the artists and theorists of the Devětsil group and the Linguistic Circle of Prague). Research into intellectual history is sometimes a demystification.

This approach would combine with the current reassessment of Russian Formalism. The opportunities that the recent opening of archives in Russia provides to the researchers, show that Russian Formalism was confronted with other major currents of the time (Bakhtin and his circle, philosophy GGShpet ...) but also to the achievements of German psychology of the nineteenth century (including that of Wundt). The direct link, or the generation of Prague Formalism by Russian formalism, the "Slav hypothesis" advocated among others by V. Ehrlich, in fact imposes a historicizing that will capture a specific Czech approach, coming from its aesthetic school in the nineteenth century, in Durdík, Hostinský and Zich, a school deriving from the German Herbartian school. This would also explain why we can find, translated and sometimes distorted, a conceptual genealogy of Herbartian German psychology in the writings of the Prague Circle (Mukafovsky etc.) but also of those of Russian Formalism (Eichenbaum Chklosvki Jakobson).

Formesth