Les corrupteurs de l'art

Franz Grillparzer, 1856

traduit par Julien Labia , le 02/04/2013


Franz Grillparzer
Etudes esthétiques
in : Œuvres complètes,
Tome XV, textes édités par August Sauer, Cotta, 5e édition.

Eléments généraux et principes de la doctrine de l’art.

Généralités.

(extraits du Chapitre 3.)

Les corrupteurs de l’art.

(1856)

Lorsqu’on parle de la corruption d’une aspiration, d’une tendance ou d’un art, on n’entend pas naturellement par là les avancées médiocres faites à ses débuts, jusqu’à ce qu’on parvienne à un point de vue s’approchant de la perfection. Elles sont utiles, nécessaires et, dans leur imperfection, dignes d’admiration, même s’il est risible qu’une époque plus que comblée veuille leur attribuer une valeur supérieure à leur valeur réelle. Corrompre, c’est, par de vains efforts, faire marcher de nouveau à reculons un art déjà avancé. Bien sûr, on se heurte alors violemment aux défenseurs d’un progrès perpétuel. Mais si l’on voulait contre toute expérience accorder ce progrès perpétuel au monde en général, on n’éviterait pas d’autres chocs violents, en particulier, surtout dès qu’il sera question de talents et d’énergies, qui ne se présentent qu’individuellement et impliquent par nature une sorte d’indépendance, pour ne pas dire de partialité. Les connaissances se partagent volontiers, les forces non. La culture, qui était assurément en progrès perpétuel au cours des trois derniers siècles, repose sur l’homogénéité de toutes les facultés humaines ; des efforts qui présupposent par essence la surcharge de certaines capacités sont bien loin d’être favorisés par de telles généralités. Avoir une culture et être capable de l’oublier lorsqu’il le faut sont pour les poètes [Dichter] récents deux impératifs d’égal poids ; le deuxième est presque le plus important, tout comme il est le plus difficile.

On peut corrompre un art par la théorie ou par la pratique.

En vérité, les théories erronées ne corrompent pas l’art, elles n’adviennent que lorsqu’il est déjà corrompu. La puissance de la production domine tant que le radotage esthétique demeure inopérant. Ce n’est que lorsque la pratique s’est affaiblie ou s’est reniée que les principes erronés s’étendent et s’aggravent au point de rendre quasiment impossible pour le public le chemin inverse. Seul un nouveau talent créateur peut conjurer le mauvais sort avant qu’il ne soit trop tard ; car les principes véritables sont dans le talent même et dans le public également, comme un germe prêt à l’éveil.
Dès lors, seuls les artistes [Künstler] corrompent l’art. Il n’y a là rien de nouveau, et on l’a souvent dit. On a usé de ce principe la plupart du temps comme si les mauvais artistes étaient justement ceux qui menaient cette corruption. Or c’est entièrement faux. Les mauvais poètes restent méconnus, les médiocres divertissent la foule, souvent à juste titre ; mais elle sait bien distinguer qu’elle se trouve sur le terrain de l’art véritable quand elle assiste à la mort de Wallenstein, tandis qu’elle s’est tout au plus divertie la veille avec Kotzebue ou Iffland.
Ce sont les excellents artistes qui corrompent l’art, quand ils s’abandonnent avec trop de prédilection à des tendances individuelles. Mais à ce moment-là, ce reproche ne les touche pas vraiment. Tout talent a le droit d’être ce qu’il est ; et si l’art possède un fond commun, découlant de la chose même et se manifestant lorsqu’on rapproche tous les grands artistes d’un même domaine, c’est bien l’individualité qui produit son charme propre, qui distingue et rafraîchit. Par la grâce de Dieu, tout artiste pourrait en être un autre. Mais quand les imitateurs séduits par l’éclat d’un nom et la particularité saillante se précipitent dans l’individuel sans posséder l’individualité qui le génère naturellement et le justifie autant qu’elle l’excuse, l’art se détourne de son chemin, et retourne à l’état sauvage : tout de suite, si celui qu’on imite était d’une nature passionnée, ou plus tard à titre de réaction à la froideur réflexive ou comme refus capricieux.
Il faut donc distinguer nettement parmi les meilleurs artistes entre ceux qui sont en eux-mêmes excellents et ceux qui peuvent avoir valeur de modèle (le concept approprié pour ce qu’on appelle « classique »). Les premiers suivent un sentier qui n’est viable que pour eux, les autres, le chemin qui convient à tous. Le terme est donc à l’origine d’une nature très ambiguë, et il faut un grand talent pour ne pas placer un artiste au second rang dès qu’on l’emploie. Ce qu’il a repris parmi ce qu’ont laissé ses prédécesseurs s’exerce avec la force du naturel sur le véritable grand artiste ; il agit comme tous les autres, mais seulement infiniment mieux.
On trouve peut-être ainsi dans la musique de Beethoven un talent musical aussi grand que celui de Mozart ou de Haydn. Simplement, quelque chose de bizarre dans sa nature, lié à l’effort d’être original et aux tristes circonstances de sa vie, bien connues, l’ont mené là. Ainsi, par les développements ultérieurs de ses successeurs sans talent, la musique est devenue le champ de bataille d’une sanglante guerre civile où le son se bat contre l’art et l’art contre le son.