Fragment sur l'Esthétique

Grillparzer Franz, 1840

traduit par Julien Labia , le 09/04/2013

Franz Grillparzer, Etudes esthétiques in : Œuvres complètes, Tome XV, textes édités par August Sauer, Cotta, 5e édition.
1. Généralités.


(Vers 1840)

Lorsqu’on prononce le mot « esthétique », on peut entendre avec lui deux choses différentes : l’esthétique comme une partie de la philosophie et l’esthétique comme doctrine de l’art [Kunstlehre]. Dans le premier cas l’homme doit penser sur tout sans renoncer à chercher, par peur de ne jamais atteindre le terme de ses efforts. Il faut bien qu’il songe au monde entier, même s’il y a fort à parier qu’il ne le saisisse jamais. Mais une grande distinction apparaît aussitôt : le monde réel existe bien, peu importe qu’on le comprenne ou non. Le monde de la beauté artistique doit être tout d’abord créé, et c’est pourquoi une conception erronée peut facilement avoir les conséquences les plus fâcheuses. Le secours de la nature est heureusement venu aux devants des limites de l’esprit humain : on peut penser correctement sans la Logique, on peut agir honnêtement sans Morale et éprouver la beauté, ou même la créer sans l’Esthétique. Que la science aiguise, élève et corrige nos capacités naturelles, cela ne fait aucun doute ; mais la valeur de ses théories tient moins au bénéfice du vrai qu’au caractère absolument nuisible du faux. Il a déjà été dit et maintes fois répété que les meilleures œuvres d’art ont été élaborées avant qu’on se soit fait la moindre idée des règles ; ce phénomène contraire et très récent, que plus l’on s’occupe d’esthétique, plus la poésie que l’on pratique devient vide et terne, ne plaide pas non plus vraiment en faveur d’une telle science. Une véritable esthétique profiterait assurément à l’art. Evidemment, elle ne rendrait inutiles ni les dons spécifiques ni le talent, mais elle saurait nous préserver des grands égarements et des absurdités qui jouent de nos jours si grand rôle – pour ne rien dire du phénomène avilissant de ces changements de goût incessants qui ont fait leur nid dans notre Allemagne plus qu’ailleurs.

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