Critique de la deuxième Symphonie de Johannès Brahms

Hanslick Eduard, 1878

traduit par Julien Labia , le 01/07/2013

Extrait de Concerts, compositeurs et virtuoses des quinze dernières années, 1870-1885
Critiques, par Eduard Hanslick, Deuxième édition
Berlin, 1886
1878

Brahms
Deuxième symphonie en ré majeur

Une nouveauté couronné par succès large et unanime : il est rare que la joie du public s’exprime avec une sincérité aussi chaleureuse en faveur d’une œuvre nouvelle. La première symphonie de Brahms exécutée il y a un an était une œuvre réservée aux connaisseurs capables de suivre les ramifications de ses veines sans en perdre le fil, et d’écouter pour ainsi dire à la loupe. Les rayons du soleil de la deuxième symphonie réchauffent connaisseurs et profanes : elle appartient à tous ceux qui aspirent à la bonne musique, que l’art le plus ardu soit ou non à leur portée. L’œuvre de Brahms la plus proche d’elle par son style et son humeur est le sextuor en si majeur, c’est-à-dire celle de ses œuvres instrumentales qui l’a rendu si populaire et même fait aimer au point que les quatuors ultérieurs plus complexes ont pu se nourrir de cet amour. La nouvelle symphonie de Brahms brille par sa saine fraîcheur et sa clarté : bien qu’intelligible de part en part, elle donne partout l’occasion de tendre l’oreille et de réfléchir. On y trouve partout des pensées neuves et nulle part cependant la fâcheuse tendance à vouloir produire du nouveau sous la forme de l’inouï. Ici, nul regard louche vers des domaines artistiques étrangers ; on ne va pas mendier timidement ou effrontément auprès de la poésie ou de la peinture. La conception, la mise en forme et l’effet produit sont et restent purement musicaux. Cette œuvre vaut comme preuve irréfutable qu’il est possible (mais ce n’est pas donné à tout le monde !) d’écrire encore des symphonies après Beethoven, et même en suivant les anciennes formes, sur les anciennes fondations. Ces mots que Friedrich Hebbel écrivait à Schumann pourraient tout aussi bien s’appliquer à Brahms : « Vos œuvres élargissent le cercle de la musique sans le rompre, approfondissant en chemin les éléments préexistants, comme je tente également de le faire dans mon art. » Comme on sait, Richard Wagner et ses partisans s’avancent jusqu’à nier, non seulement la possibilité de nouvelles œuvres symphoniques après Beethoven, mais encore la raison d’être même de la musique purement instrumentale. La symphonie serait devenue superflue, depuis que Wagner l’a transplantée dans l’opéra ; seuls les « poèmes symphoniques » de Liszt (avec leur programme poétique déterminé et en un seul mouvement) seraient capables de survivre dans la conception moderne du monde musical, tout au plus. S’il était encore besoin de réfuter une théorie aussi saugrenue, faite uniquement pour les besoins domestiques wagnéro-lisztiens, rien ne le ferait avec tant d’éclat que la longue série des œuvres instrumentales de Brahms, et cette deuxième symphonie en particulier.
On pourrait décrire ainsi son caractère général : une gaieté paisible, douce autant que virile, tantôt animée d’une bonne humeur réjouissante, plongée ailleurs dans de sérieuses réflexions. Commençant sans autre introduction par un solo de cor doux et voilé, le premier mouvement a déjà quelque chose d’une sérénade, un ton qui ressort encore plus dans le Scherzo et le Finale. Ce premier mouvement, un allegro moderato en 3/4, nous entraîne comme une vague claire et mélodieuse, sur laquelle nous nous laissons bercer, sans que notre bien-être soit perturbé par l’émergence de deux légères réminiscences mendelssohniennes. Ce mouvement dont les cinquante dernières mesures rayonnent d’une beauté mélodieuse nouvelle, est suivi d’un large adagio chantant en si majeur, qui me semble remarquable moins par ses thèmes même que par l’intelligence de leur traitement. C’est pourquoi il fait moins d’effet sur le public que les trois autres mouvements. Le ravissant scherzo, avec son balancement gracieux au tempo de menuet (allegretto en sol majeur), deux fois interrompu par les gerbes d’étincelles d’un presto fugitif en 3/4. Le finale (ré majeur en 4/4), un peu plus animé, mais pourtant encore accommodant dans sa gaieté solaire, reste bien à l’écart des finale tempétueux de l’école moderne. Dans ses veines coule un sang mozartien. La symphonie en ré constitue moins un pendant qu’un opposé à celle en ut mineur, même dans son effet sur le public. A l’écoute de la première symphonie, il devait souvent avoir la sensation de lire un livre de science empli de pensées philosophiques profondes et d’aperçus mystérieux. Le penchant de Brahms à voiler et estomper tout ce qui pourrait ressembler à un effet se faisait sentir dans la symphonie en ut mineur d’une manière regrettable. Pour les auditeurs, il était impossible de percevoir l’ensemble des motifs et leurs plus petits fragments sommeillant comme des fleurs sous la neige, ou planant au-dessus des nuages comme des sommets éloignés. La deuxième symphonie ne comporte pas de mouvement ayant le pathos grandiose du finale de la première ; c’est pourquoi sa continuité de ton et sa clarté solaire lui confèrent un avantage non négligeable sur la première. Brahms a heureusement contenu cette fois son art distingué mais dangereux de dissimuler ses idées sous un tissu polyphonique ou des entrecroiser contrapuntiquement, et l’élaboration des thèmes apparaît ici moins surprenante. Les thèmes mêmes ont en retour plus de fluidité et de fraîcheur ; leur développement a plus de naturel, de transparence et donc d’efficacité. Nous ne pouvons clamer assez fort notre joie de voir que Brahms, qui avait accordé dans sa première symphonie une expression puissante au pathos des luttes spirituelles faustiennes, se retourne maintenant pour la deuxième vers le fleurissement de la terre au printemps.

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